Voici le dernier roman de Marie Ndiaye, La Cheffe, roman d'une cuisinière, qui est un véritable ravissement pour les amateurs de belle littérature et de gastronomie.

 

La Cheffe, roman d'une cuisinière

Marie Ndiaye

Editions Gallimard

Date de parution : Octobre 2016

ISBN : 9782070116232

Format : 20  x 14 cm - 288 pages

 

Ce roman raconte le destin hors du commun d’une gamine de Sainte-Bazeilles qui deviendra un  chef reconnu. Avec beaucoup de pudeur, nous découvrons son parcours extraordinaire à travers le regard anonyme de son commis qui est à la fois son plus grand admirateur et son prétendant.

Très jeune, elle a fait ses classes en tant que bonne au service d’une maison bourgeoise du côté de Marmande, chez les Clapeau. Ce couple amateur de viande, de bonne chair, invitait régulièrement des amis pour partager leur table à l’occasion desquels la cuisinière de la maison préparait une farandole de mets aussi beaux que goûteux :

« Il y avait le petit salé et son saucisson à cuire accompagnés de quelques très fines feuilles de chou blanc, le filet mignon pané et grillé sur lequel fondait ensuite du beurre d’anchois, il y avait les rognons de toutes les bêtes, systématiquement sautés dans le beurre et recouverts de sauce madère, le lapin aux échalotes et aux champignons, la langue de bœuf au gratin, les pigeons aux petits pois, il y avait les escalopes de veau à la crème poivrée, le gros boudin aux oignons ou à la viande servi sur des lamelles de pommes compotée, les croquettes de poulets frites, les côtelettes d’agneau à la Villeroy dont Monsieur Clapeau était fou, il les appelait les petites chéries, il les aimait à l’intérieur, il voulait avoir le goût léger du sang. » (p. 50)

A cette place, elle commençait sans le savoir son éducation gastronomique, ses patrons laissant son personnel se régaler des mêmes plats qu’eux.  Très rapidement, elle exerce  son goût et développe une expertise culinaire. Elle évalue  ce qu’elle pourrait améliorer, et rectifier dans chacun des plats servis. Peu à peu, elle met au point ses propres recettes. La vie, lui donna sa chance. Alors qu’à seize ans, elle n’avait encore jamais touché une casserole de sa vie, ses patrons lui proposèrent  la place laissée vacante par l’ancienne cuisinière. Ce seront ses premiers pas encore hésitants de cuisinière, découvrant son nouveau terrain d’expression pour le plus grand bonheur de ses employeurs et des convives.

Sans diplôme, avec peu de référence et sans expérience dans le milieu de la restauration, elle tente le tout pour le tout et arrive à se faire embaucher dans divers retaurants qui se chargeront de lui parfaire sa formation avant qu’elle n’arrive à son but : l’ouverture de son propre restaurant La Bonne heure.

L’auteure nous dévoile l’histoire de cette femme avec beaucoup de pudeur et parfois de non-dits qui se mêlent eux-mêmes au récit. A aucun moment, nous ne connaissons son nom, simplement désignée par La Cheffe. Aucun nom ne figure également  pour le narrateur qui nous livre la vie de cette femme qu’il a connue. Comme si les individualités, leur histoire s’imbriquaient et  s’enlaçaient pour ne plus faire qu’un avec l’art culinaire. La gastronomie semble avoir rongée, dévorée cette femme en son entier, lui imposant des exigences, une rigueur et un rythme de vie quasi monacal pour permettre à son génie d’exploser dans le temple de la création culinaire : la cuisine. Lieu dans lequel le narrateur ne peut se lasser de l’observer, d’admirer la justesse et la précision de chacun de ses geste qui conduisent  à la réalisation de son célèbre agneau en habit d’herbes. Elle avait des principes et mettait un point d’honneur à sublimer les saveurs plus que l’aspect de ses préparations visant à flatter l’œil de ses clients.

« Le produit tout nu n’étant pas acceptable, ni plaisant à l’œil ni séduisant au goût, l’art de la Cheffe consistait à la modifier juste assez pour qu’il semblât alors superbe autant que délicieux, cependant parfaitement reconnaissable, intègre, exhibant fièrement et posément son aspect parfois singulier. » (p. 220)

L’on comprend que cette vie est dirigée par la passion et le feu sacré de la création pour ravir toujours plus de clients  asservissant La Cheffe. Cette vie est un sacrifie sur l’autel des arts culinaires. La Cheffe s’astreint à évacuer tout ce qui la détournerait de sa trajectoire, supprime au passage tout semblant de vie personnelle. Les mots se mêlent avec les mets, et avec les personnages. La plume époustouflante de l’auteur embarque le lecteur dans le tourbillon de la quête infinie de la perfection.

Au fil des pages l’énigmatique image de La Cheffe s’effrite peu à peu laissant le lecteur devant une ultime interrogation : de quelle personnalité s’est inspirée l’auteure ?